``Ni mère, ni ennemie : ma guerre silencieuse avec la fille de mon mari``
La première fois que Adjoua m'a regardée, c'était avec les yeux de quelqu'un qui a déjà trop perdu. Elle avait onze ans, une natte mal faite sur le côté, et une façon de serrer les lèvres qui ressemblait à son père. Je me souviens m'être dit : cette enfant ne m'aimera jamais.
Le mariage avait eu lieu un samedi d'avril, dans la concession familiale de Korhogo. Il y avait de la musique, du thiéboudienne, des pagnes colorés et des youyous de femmes heureuses. Tout le monde était content… sauf elle. Adjoua s'était assise à l'écart, les bras croisés, les yeux fixés sur le sol. Quand sa tante l'avait poussée vers moi pour la photo de famille, elle avait à peine esquissé un sourire. Juste assez pour ne pas se faire gronder.
Les premiers mois ont été une guerre froide. Elle ne me répondait pas directement. Elle passait par son père. "Papa, dis à ta femme que le riz est trop salé." Jamais mon prénom. Jamais un regard franc. Juste "la femme de papa", comme on désigne une étrangère. Et moi, j'encaissais. Je souriais. Je cuisinais. Je repassais ses uniformes scolaires sans qu'elle me le demande. Je pensais que la gentillesse suffirait. J'avais tort.
Un soir, la belle-mère de mon mari est arrivée de son village avec ses valises et ses certitudes. Une femme imposante, au verbe haut, qui avait décidé dès le premier jour que je n'étais pas à la hauteur de son fils. Devant tout le monde, elle a dit que je ne savais pas tenir une maison. Que je n'étais pas une vraie femme. Qu'Adjoua méritait mieux qu'une belle-mère sans enfant, sans expérience, sans racines solides. Adjoua était là. Elle a tout entendu.
Ce soir-là, j'ai pleuré dans la salle de bain, le robinet ouvert pour couvrir le bruit. Mon mari a frappé doucement à la porte. Je ne lui ai pas ouvert. Il y a des douleurs qu'on ne veut pas partager, de peur qu'elles paraissent trop petites aux yeux des autres, alors qu'elles vous écrasent.
Ce que je n'avais pas vu, c'est qu'Adjoua m'avait entendue pleurer.
Le lendemain matin, elle a posé une tasse de thé chaud devant moi, sans un mot. Elle n'a pas souri. Elle ne m'a pas pris la main. Mais elle a posé ce thé avec une délicatesse que je ne lui connaissais pas. Et elle est repartie dans sa chambre comme si de rien n'était. C'était peu. C'était énorme.
Les choses n'ont pas changé du jour au lendemain. Il y a encore eu des tensions, des silences pesants, des week-ends où elle rentrait chez sa mère et revenait avec des humeurs que je ne comprenais pas. Il y a eu une fois une dispute violente où elle m'a crié dessus que je n'avais pas le droit de lui donner des ordres, que je n'étais pas sa mère, que sa mère était vivante et se portait très bien. Elle avait raison sur tout. Je le lui ai dit. Et peut-être que c'est ça qui a tout changé. Parce que dans cette maison, personne ne lui avait jamais donné raison.
Aujourd'hui, Adjoua a quinze ans. Elle ne m'appelle toujours pas maman. Elle m'appelle Mariam. Mon prénom. Et quand elle le prononce, il y a quelque chose dedans que je ne saurais pas expliquer. Pas de l'amour, pas encore peut-être. Mais de la considération. Du respect. Une reconnaissance muette que nous avons toutes les deux survécu à quelque chose de difficile, et que nous en sommes sorties debout, ensemble.
Je ne suis pas sa mère. Mais je suis Mariam. Et pour elle, aujourd'hui, ça veut dire quelque chose. Et ça, personne ne peut me l'enlever.
Adama Doumbia
Articles similaires
A Voir aussi
Recette
Newsletter
Abonnez vous à la newsletter pour recevoir nos articles en exclusivité. C'est gratuit!
Commentaires