Infertilité : un couple ivoirien raconte son bébé-éprouvette

A Abidjan, Moussa et Isabelle N’Diaye ont eu leur enfant par fécondation in vitro. Comme pour de nombreux couples infertiles africains, le chemin a été long et tourmenté pour accéder à l’assistance médicale à la procréation. L’infertilité n’est pas un problème réservé aux riches pays occidentaux. En Afrique, les taux d’infertilité sont les plus élevés du monde : entre 15 % et 30 % des couples seraient touchés, contre 5 % à 10 % en Europe. Et c’est en Afrique que les traitements sont les plus rares : seul 1 % des 5 millions d’enfants nés par fécondation in vitro(FIV) depuis la mise au point de la technique sont africains.

Onze ans. C’est le temps qu’ont dû attendre Moussa, tapissier de 41 ans, et Isabelle, institutrice de 39 ans, en couple depuis 2000, pour voir arriver un enfant dans leur vie. Autant dire une éternité. « Les gens avaient fini par se dire que nous n’aurions jamais d’enfant. Ce qui est grave chez nous », explique Moussa. « Je n’imaginais pas une vie sans enfant, raconte Isabelle. En 2005, j’ai fait une grossesse extra utérine. On a dû me retirer une trompe. Je pensais retomber enceinte rapidement et naturellement. Je n’imaginais pas qu’il faudrait que la médecine intervienne. »

Mais Isabelle ne tombe pas enceinte et commencent pour le couple des années de tentatives infructueuses. « Les gens parlaient de nous. Je sentais que ça murmurait dans notre dos. C’est rapidement devenu difficile », se souvient Moussa. La mère de Moussa en particulier est très insistante. Isabelle vit sous le toit de sa belle-famille. « “Depuis le temps que tu es avec mon fils, je ne vois toujours pas d’enfants venir, reproche la belle-mère à Isabelle. En tout cas, moi, je veux un petit-fils.” Voilà ce que j’entendais sans arrêt, rapporte Isabelle. C’était une blessure sans cesse rouverte. Je me réfugiais dans ma foi. Je suis musulmane et je pensais que Dieu allait m’aider et mettre un enfant sur mon chemin. » Moussa, heureusement, prend la défense de son épouse.

Décoctions d’écorces

Le couple frappe à toutes les portes possibles. « J’ai consulté un tradi praticien et j’ai commencé à prendre toutes sortes de médicaments. Des décoctions d’écorces, par exemple, censées me purger et faciliter la grossesse. Ma mère m’appelait du village pour me conseiller des tisanes. Sans aucun résultat », raconte Isabelle. Elle se tourne aussi vers la médecine moderne et demande de l’aide à son gynécologue, qui rajoute des traitements à sa déjà longue ordonnance. « Mon gynécologue n’a jamais fait d’examens vraiment approfondis pour rechercher la cause du problème. Il m’a simplement donné des comprimés. J’ai vraiment perdu un temps fou. » Durant ces années d’errance thérapeutique, Isabelle doit en plus encaisser les infidélités de son mari et la naissance de deux enfants, conçus avec d’autres femmes « Moussa a eu un enfant en 2007 et un autre en 2009. Et il me l’a caché. Quand j’ai fini par le découvrir, je me suis sentie extrêmement frustrée. Ça m’a évidemment renvoyée à mon impossibilité à concevoir. Je me suis dit que c’était la fin de mon foyer. » Leur mariage résiste pourtant à ces épreuves. « Après la naissance de ces enfants, j’étais certain de ne pas être en cause. C’était ma femme qui avait un problème. Ça n’a pas été facile, mais je suis resté. Partir aurait été injuste », reconnaît Moussa.

En 2009, Isabelle travaille comme secrétaire dans un lycée d’Abidjan. « Un jour, j’ai croisé un examinateur qui se trouvait aussi être biologiste de la reproduction. On a discuté et je suis allée sur ses conseils au CHU de Yopougon, où on m’a fait une cœlioscopie qui a révélé la vraie nature du problème : la seule trompe qui me restait était complètement bouchée. Le médecin m’a dit les choses telles qu’elles étaient. Si je voulais un enfant, la seule solution était de passer par la fécondation in vitro. La FIV, je savais à peine ce que c’était. J’en avais vaguement entendu parler dans des films américains et dans des telenovela brésiliennes. Et je ne soupçonnais pas que ce genre de choses soit possible à Abidjan. » 

 

Pour le couple, la somme demandée par la clinique Procréa, spécialisée dans la prise en charge de l’infertilité, représente un énorme sacrifice financier. « Il nous fallait 3 millions de francs CFA [environ 4 500 euros]. C’était quasiment toutes nos économies », se souvient le mari. Les analyses réalisées confirment que le sperme de Moussa est normal. Imaginer que cela aurait pu ne pas être le cas le plonge de toute évidence dans l’embarras : « Si j’avais été responsable, je me serais senti très gêné. S’il avait fallu faire appel à un don de sperme, je l’aurais fait pour ma femme. Mais j’en aurais fait un secret, parce que, quand tu es un homme, la culture demande que tu aies toi-même ton enfant. »

La première tentative de FIV est un échec. « J’ai pleuré pendant une semaine en me demandant où nous allions trouver l’argent pour un deuxième essai. Mais la clinique a été très humaine et nous a proposé une deuxième implantation d’embryons gratuite. » La deuxième tentative est la bonne. Après une grossesse sans problème naît un petit garçon âgé aujourd’hui de 4 ans et demi.

Isabelle veut que son parcours serve à d’autres. « J’ai raconté à mes amies que pendant des années je m’étais fourvoyée en prenant des remèdes inefficaces. Il y a plein de filles qui sont dans la situation dans laquelle j’ai été. Après mon accouchement, j’ai voulu parler à mes proches de ce que j’avais fait. Je n’ai pas eu de réactions hostiles, mais j’ai énormément attisé la curiosité. » Elle s’est même rendue sur le plateau d’une émission de télévision de la RTI, la télévision publique ivoirienne, en février qui avait pour thème « J’ai eu mon enfant par FIV ».

 

Source : lemonde.fr