Saima Ashraf : du refuge pour sans-abri à la mairie

Avec un bac en poche, rien ne la prédestinait à la politique, surtout pas en Grande-Bretagne. La Française qui a témoigné pour le New York Times lors du débat sur le burkini au pays des Lumières revient de loin. Elle n'est peut-être pas topless comme Marianne, quitte à déplaire à Manuel Valls. Mais Saima Ashraf a un point commun avec l'allégorie de la République française : c'est une battante.

''Parler, cela a toujours été ma bataille, c'est pourquoi maintenant je parle trop'' lance dans un éclat de rire la maire adjointe du borough de Barking et Dagenham à Londres.

Cette jeune femme de 39 ans jongle aujourd'hui entre le français et l'anglais. Qui l'eût cru ? Lors de son arrivée à Londres il y a dix ans, elle communiquait par signes.

La Française, qui a témoigné pour le New York Times lors du débat sur le burkini au pays des Lumières, revient de loin. Avec seulement un bac en poche, rien ne la prédestinait à la politique, surtout pas en Grande-Bretagne.

Des débuts difficiles

Après un mariage arrangé ''comme cela se faisait avant'', elle s'envole avec son époux vers le Pakistan, le pays de ses parents qui vivent en France. Originaire de Champigny-sur-Marne, en banlieue parisienne, Saima Ashraf quitte à contrecœur sa France natale à l'âge de 18 ans.

''J'étais jeune pour me marier, et partir quand on n'a jamais quitté la France, c'était assez difficile'' constate-t-elle avec le recul.

''Ce n'est pas quelque chose que j'imposerai à mes enfants ou qui que ce soit. Je pense qu'un mariage, cela devrait être un choix'' poursuit cette mère de trois filles.

Pendant six ans, la jeune mariée subit les violences d'un homme ''abusif'' dans un pays qu'elle ne connaît pas, et dont elle ne maîtrise pas la langue.

Elle qui a grandi ''comme une petite princesse'' dans une famille de quatre filles déchante face à la brutalité de son mari : ''J'ai vu mes parents s'aimer comme de vrais petits tourtereaux. Je ne les ai jamais vus se disputer. On s'imagine que c'est cela la vie''.

Saima Ashraf rentre en France. C'est à ce moment-là qu'elle se cherche, se pose des questions, se remet en question. Musulmane, elle décide alors de porter le voile.

Mais son identité ne tourne pas seulement autour du voile : ''Je porte le foulard, oui, mais je fais beaucoup d'autres choses'' clame-t-elle aujourd'hui haut et fort.

Lors de son retour en France, son couple bat de l'aile mais elle décide de donner une seconde chance à son mariage. C'est ainsi qu'elle s'envole pour Londres où vivent ses beaux-parents.

''Ce n'était pas facile du tout. L'idéal pour moi aurait été de rester en France, d'être dans mon pays avec ma famille'' se souvient-elle.

''Je suis arrivée un vendredi, tard dans la nuit. Le lundi matin j'ai été abandonnée par mon mari avec mes trois filles dans un refuge pour sans-abri'' raconte la jeune femme.

Son mari rend parfois visite aux enfants, mais il n'arrête pas pour autant ses violences à l'encontre de son épouse.

Elle survit avec ses filles tant bien que mal grâce à l'argent envoyé par sa mère. C'est "la débrouille", mais de bonnes âmes rencontrées au logement social lui tendent la main.

''C'était des anges envoyés pour m'aider, pour me guider. C'était juste un geste, une personne qui vous disait quelque chose, mais qui avait toute son importance'' se remémore-t-elle avec émotion.

Au bout de trois mois, elle travaille en tant que volontaire dans un charity shop, et son anglais s'améliore. Persévérante, elle parvient même à obtenir un appartement.

Son mari réapparaît "pour les enfants" et le couple retente sa chance. Mais au bout de six mois, leur histoire prend définitivement fin et avec lui, neuf années de mariage mouvementées.

"C'était terminé et à partir de là, j'ai commencé à vivre" se confie la jeune femme qui avait vingt-six ans au moment de la rupture.

Le tournant ''Margaret''

Son nouveau travail à la Metropolitain police la transforme en une femme ''confiante'' et épanouie. A tel point que beaucoup d'Africains francophones défilent à la porte de ''l'Asian girl'' pour demander de l'aide et des conseils dans leurs démarches administratives.

Ce défilé dans le quartier n'échappe pas à Margaret Hodge, la députée de sa circonscription. C'est à elle que Saima Ashraf, qui vient de passer son diplôme d'interprète, demande une lettre dans le cadre de sa procédure de divorce.

L'élue lui propose de la rejoindre, et c'est ainsi que la jeune femme se retrouve à déposer des prospectus du Labour (parti travailliste) dans les boîtes aux lettres. Elle prend sa carte du parti en 2006 et se présente en 2010 aux élections municipales, toujours poussée par Mme Hodge qui l'a prise sous son aile.

Contre toute attente, elle bat l'extrême droite (British National Party, aujourd'hui UKIP) implantée dans le borough de Barking et Dagenham à Londres, et devient conseillère municipale.

''Je suis musulmane et Margaret est juive. Elle m'a aidée, c'est mon mentor, une personne que j'admire et avec laquelle j'ai beaucoup appris. Elle m'a donné l'opportunité d'être là où je suis aujourd'hui'' affirme-t-elle, reconnaissante.

La petite protégée de Mme Hodge se souvient encore du rire de celle-ci lorsqu'elle lui avait dit ne pas pouvoir se présenter à cause de son d'anglais. Et de cette petite phrase qui reste gravée dans sa mémoire : ''Tu ne seras pas jugée sur ton anglais, mais sur ce que tu délivres''.

Après sa victoire, ses incertitudes s'évanouissent et le terrain devient sa meilleure école. Porte-à-porte, réunions de quartiers, tout est fait pour la rapprocher de ses électeurs et de la vraie vie des gens.

L'intérêt général prime avant tout : ''Je ne représente pas que les femmes avec le foulard, mais toute une ville. J'ai l'opportunité de changer beaucoup de vies en positif'' affirme-t-elle avec fierté.

''Terroriste''

Aujourd'hui maire adjointe du borough de Barking et Dagenham à Londres, la Française qui a acquis récemment la nationalité britannique a organisé une minute de silence devant sa mairie après l'attaque terroriste du 14 juillet à Nice. Elle a prononcé un discours en anglais et en français afin de partager sa peine et sa colère face au terrible drame qui a touché la France.

Le même jour, elle s'est fait suivre dans le train par un homme qui n'a pas hésité à la traiter de ''terroriste'' et à l'accuser de tous les maux. Un comble pour Saima Ashraf : ''Dans l'histoire, c'était moi la Française, pas lui''.

 

Source : bbc.com