Léonora Miano : ``Les femmes ne sont pas de petites choses fragiles``

À l'occasion des Ateliers de la pensée, qui se sont tenus du 27 au 31 octobre, à Dakar, l'auteur franco-camerounaise Léonora Miano a délivré quelques clefs pour comprendre son douzième roman, "Le Crépuscule du Tourment". Critique.

Certains parlent pour ne rien dire, Léonora Miano écrit pour dire quelque chose. Faire sens est primordial. À l’instar de ses anciens romans, "Crépuscule du Tourment", son dernier ouvrage, ne fait pas exception. Un portrait de femme qu’elle a mûri pendant plusieurs années. "Depuis 2008, j’avais en tête cette galerie de portraits. Je savais que je ferai un roman sur des femmes", explique l'auteure franco-camerounaise Léonora Miano. Ce roman succède à "La saison de l’ombre" (prix Femina 2013, aux éditions Grasset), un recueil de témoignages de celles qui ont perdu leur enfant du temps de l’esclavage. Déjà un roman de femmes.

"Crépuscule du Tourment" est un roman féminin plus que féministe car aucune cause particulière n’y est défendue. Ce n’est pas un essai mais une fiction. L’artiste y développe au-delà de l’exercice de style, dans une langue d’orfèvrerie, où aucun mot ne s’égare, chacun gagne sa juste place. Un roman choral féminin mais sur la masculinité. Des histoires qui s'entrelacent dans un récit façonné avec brio. Car si les quatre personnages sont des femmes, il y est question d’hommes. D’un homme. Le portrait d’un homme fragile, fait à l’image d’un tableau d’un impressionniste grâce au concours de quatre femmes. C’est un homme faible, fragile, infantilisé, victime et souffrant de violence qu’a vécue sa mère, incapable d’aimer. La violence de son père envers sa mère a tué toute velléité d’amour en lui.

D’abord il y a la mère, dénommée "Madame", incarnant la mère, la matrone dans toute sa splendeur africaine. La mère, une femme triste, emplie de colère, au cœur sec, une fille de la haute bourgeoisie d’une ville africaine, vivant avec son mari, une vie banale de femme bafouée, et battue, mais qui ne peut s’imaginer quittant ce dernier. La seule chose qui la retient, ce sont ses enfants, qu’elle adore. D’elle se dégage une mélancolie infinie, pour elle, "sous ces latitudes où le ciel n’est ni un abri ni un recours, être une femme, c’est mettre à mort son cœur. Si l’on n’y parvient pas, il faut au moins le museler. Qu’il se taise. Le tenir en laisse. Qu’il ne nous entraîne pas où bon lui semble. Le dresser à n’obéir qu’à la raison."Un portrait de femme qui résonne sur ce continent mais aussi en écho à travers le monde, tant le propos est universel.

"Être femme, en ces parages, c’est évaluer, sonder, calculer, anticiper décider, agir, assumer", soutient le personnage de Madame. Puis, vient l’ex-compagne, Amandla. Avec son prénom de guerrière, elle marche dans la vie comme dans un champ de bataille, parée. Son arme est la culture. Puiser dans l’Histoire, l’égyptologie afin de renouer avec ses ancêtres et comprendre l’origine de ses racines, celle qui est une ultra-marine. Le troisième personnage est une africaine de la diaspora, une autre façon d’être une femme africaine. Ixora est une femme que ses fêlures poussent à prendre de mauvaises décisions. C’est ainsi qu’elle devient la nouvelle compagne du personnage masculin. La dernière femme est la sœur de l’homme, Tiki, position supposée plus enviable pourtant, elle ne sait pas quelle position occuper. Voir la souffrance de sa mère a anesthésié son cœur, rendant impossible tout rapport intime apaisée avec les hommes.

Avec ces quatre personnages, Léonora Miano dresse une galerie de personnages qui sont quatre façons d’être femme. Pour elle, il faut se battre contre les stéréotypes dont les femmes sont victimes qui devraient "apparaître comme des fleurs dont rien ne gâte la délicatesse, la légèreté. La plupart découvre la vie à travers une humiliation dont il faut se relever". Pour Miano, les femmes ne sont vraiment pas des choses fragiles ! Et ce roman entend bien le prouver.

 

Source: france24.com